Et si la lecture était tout d'abord un processus inconscient ?
De précédentes études montraient qu'un mot présenté, même brièvement, à un sujet pouvait être identifié par son cerveau alors même que la personne affirmait n'avoir rien vu. Ces travaux montraient que ces activités inconscientes, loin d'être confinées à des régions cérébrales spécialisées, impliquaient des régions par ailleurs engagées dans des phénomènes conscients. Dés lors, la question se posait de savoir si les régions stimulées par ces mots "masqués" présentés brièvement étaient impliquées dans le processus de lecture. Aussi, une équipe du Service Hospitalier Frédéric Joliot, sous la direction de Stanislas Deheane, s'est-elle attachée à identifier, décomposer et mesurer les activités cérébrales mises en jeu lors de ce processus.
La première partie de l'étude présentée ici a consisté à définir les régions cérébrales successivement mises en jeu dans le processus de lecture et à comparer cet enchaînement à celui provoqué par la présentation de mots rendus invisibles par la présentation d'autres formes géométriques au même point sur l'écran (mots " masqués ").
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Pour ce faire, les personnes se prêtant à l'étude observaient un écran sur lequel se succédaient des images entrecoupées de mots isolés, perceptibles ou non. Pendant ce temps, les chercheurs mesuraient les variations de débit sanguin cérébral en imagerie fonctionnelle par résonance magnétique nucléaire (IRMf) et enregistraient l'activité électrique de leur cerveau (électroencéphalogramme). Ces deux techniques permettent, d'une part, de localiser finement les régions du cerveau mises en jeu lors d'une activité mentale, et, d'autre part, d'en préciser le déroulement temporel. |
Que le mot présent soit visible ou masqué, les toutes premières régions du cerveau impliquées sont les mêmes (cortex visuel extrastrié, gyrus fusiforme gauche et aire précentrale gauche). L'intensité de cette réponse reste cependant beaucoup plus faible avec des mots "masqués" qu'avec des mots visibles. La prise de conscience d'un mot s'accompagne à la fois d'une amplification intense de l'activation dans les mêmes régions, et de l'apparition d'activations nouvelles dans les régions pariétales, préfrontales, et cingulaire antérieure. Cette amplification, accompagnée d'une activation corrélée à longue distance, notamment dans les régions préfrontales, semble caractéristique de l'état conscient.
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Une seconde série d'expériences a permis de vérifier que les activités inconscientes enregistrées correspondaient effectivement au début du processus de lecture. En effet, le temps de réaction à l'affichage d'un mot après un premier "masqué" se réduit de façon significative lorsqu'il s'agit du même mot. L'information alors extraite inconsciemment s'avère suffisamment précise pour permettre la distinction entre deux mots de même longueur et la reconnaissance d'un même mot sous un format différent (en minuscules ou en majuscules). |
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Les régions du cerveau permettant cette mémoire ont été analysées en utilisant un phénomène connu, selon lequel, lorsque l'on répète la même information, l'activation des aires cérébrales concernée diminue. Il est alors apparu que seule une région particulière du cerveau située dans le fusiforme gauche induit cette reconnaissance des mots indépendamment du format d'écriture (minuscule / majuscule).
La décomposition du processus de lecture permet d'en définir les premières étapes inconscientes et d'identifier les régions cérébrales spécialisées dans la reconnaissance invariante des mots, indépendamment du format exact dans lequel ils sont présentés.
Selon l'hypothèse de " l'espace de travail neuronal " récemment développée par S. Dehaene, chercheur au Service Hospitalier Frédéric Joliot du CEA, avec J.P. Changeux et L. Naccache, l'activité cérébrale inconsciente est restreinte à des chaînes de processeurs cérébraux spécialisés, et l'effort conscient s'accompagne de l'activation intense et corrélée de régions cérébrales distantes, notamment dans le cortex préfrontal. En contrastant les circuits conscients et inconscients de la lecture, ces nouveaux résultats fournissent un premier élément en faveur de cette hypothèse.
Références de l'article :
S. Dehaene, L. Naccache, L. Cohen, D. Le Bihan, J-F Mangin, J-B. Poline and D. Rivière. Cerebral mechanisms of word masking and unconscious repetition priming. Nature Neuroscience 2001 Jul;4(7):752-8.
Les partenaires de l'étude :
Unité INSERM 334, IFR 49, Service Hospitalier Frédéric Joliot, CEA/DSV,Orsay, France
Unité de Neuro-Activation Fonctionnelle, IFR 49, Service Hospitalier Frédéric Joliot, CEA/DSV, Orsay, France
©Inserm/CEA/S. Dehaene
